Saturday, June 16, 2012

Années 10: Mode d'emploi

Il est tellement difficile de capter l’esprit d’une décade alors qu’elle n’est pas révolue. Même quelques années plus tard, l'absence de distance par rapport aux faits handicape la perception objective. Il y a cinq ans tandis que j’organisais une soirée années 90, mes amis arrivèrent avec toutes sortes d'accoutrements inattendus juste parce qu’ils avaient essayé de reproduire leurs années 90 (parfois avec leurs vêtements d’époque!) et non l’atmosphère péculiaire de ces années. Les années 2010 étaient pour moi un tel mystère jusqu’à cette nuit d’insomnie où je décidais de me rendre à la soirée “Homopatik” au “about:blank”.
Mes amis répondent encore au téléphone à 6:15 du matin et m’attendent dans le jardin, je prends le premier taxi et pense être là dans quinze minutes. Horreur, Ostkreuz est en fait très loin de Ostbahnof, mon budget de 70 euros est déjà bien entamé alors que je ne suis pas encore dans le club. Je suis heureux d’être sobre pour affronter la cerbère sud-américaine de l’entrée et tout de suite la magie commence.

Ceci est le produit de mon observation dans l’endroit le plus cool de Berlin chaque troisième vendredi du mois.

Ce qu’on écoute dans les années 10:
Je pourrais définir ça comme du électro-blues avec une note de disco tribal. Fini l’adoration du DJ, on adore maintenant ses amis et le DJ n’a qu’un rôle secondaire..., mais il est professionnel!

Ce qu’on boit dans les années 10:
Il n’y a qu’une seule boisson: la Vodka-Maté. Je n’ai pas essayé de lutter contre le courant, je savais que je m’étais catapulté dans les années 10, il s’agissait d’en supporter les conséquences, je boirais mon premier Vodka-Maté au “about:blank”. Bien sûr toutes les bouteilles sont consignées mais il y a en plus un usage à respecter. On vous présente une bouteille d’un demi-litre de boisson caféinée originaire des Indiens d’Amérique et fermée avec un bouchon à vis. Si comme moi, vous regardez d’un air dépité la bouteille fermée, le barman impatient vous dira: “Ben, bois une gorgée!” En Allemagne, il faut savoir obéir de temps en temps (pas tout le temps!). Je bois deux gorgées et le barman reprend ma bouteille et la remplit de vodka jusqu’à ras bord. On referme le bouchon et on mélange. Mon petit déjeuner pouvait commencer!

Ce qu’on porte dans les années 10:
Je le savais, American Apparel avait fait son temps et Weekdays avait repris le dessus. Encore quelques jeans slim mais les collants d’une couleur improbable étaient tellement plus cool. “Mais est-ce que c’est vert tes pantalons? - Mais non, tu vois bien que c’est jaune!” L’essentiel est que le haut soit “oversized” et que le bas … ne le soit pas! Ceci constitue la base de la tenue, les accessoires étant (devant être) des créations personnelles. On entend par là la sublimation des rideaux de votre grand-mère (en tant qu’écharpe, tablier ou même jupe), la récupération des pailles usagées du club pour vous en faire un diadème ou encore un collier de fausses perles, rafistolé pour porter négligemment sur l’épaule. Ensuite vient le maquillage, et pour les hommes, s’il vous plaît, jamais symétrique! Les yeux sont les plus importants, mais la zone oculaire s’étend jusqu’aux oreilles avec quantité de couleurs vives et de paillettes. Même si l’on est la plupart du temps en pleine lumière et sous la pluie, il faut que ça se voie dans l’obscurité du club. Si vous avez déjà vu des video-clips de “Empire of the sun”, c’est exactement la même chose, mais en trash!

Ce qu’on fait dans les années 10:
On est un “Nerd” mais on ne le sait pas. On cherche ses amis dans le club avec “WhatsApp” et tout le monde trouve ça très normal. On cherche partout UNE cigarette mais on n’achète pas un paquet parce que ça coûte trop cher. On fait la fête et on reste réveillé avec ses amis et toutes les lettres de l’alphabet, sauf le C (trop années 2000 et ça coûte trop cher!). On ne le sais pas encore mais on appartient à une génération qui va s’exprimer avec un nouveau message très bientôt.

Bonne chance les enfants; en fait 2012 a beaucoup en commun avec 1993 mais je vous raconterai pas la fin et vous pouvez encore me surprendre!

Trois heures plus tard le photographe qui aime capter l’innocence des jeunes filles sur la pellicule me répond “Bien sûr, je connais Richard Kern, j’ai plus de trente ans!” et je lui demande ensuite son avis sur la perversité naïve et il me dit qu’il ne couche jamais avec ses modèles!

Là je suit pris d’un “Writting flash” et je dois tout quitter pour tout vous raconter.
Les filles portent des lunettes de soleil sous la pluie, les garçons finissent leurs bières en attendant le S-Bahn et une belle journée des années 10 commence. J’aime ma ville et la pluie cesse enfin!

Tuesday, May 4, 2010

Après le futur

Notre société est fantastique mais ses bases se sont définies d’une façon complètement révolutionnaire dans les quinze dernières années. Trois facteurs essentiels se sont instaurés : Internet, l’argent et l’intelligence. Ces facteurs dans leur existence ou non-existence ajoutés les uns aux autres définissent des comportements sociaux nouveaux qui font évoluer ou stagner la société. Ainsi :
+ Intelligence + Internet + Argent = pouvoir au niveau global et extension de la richesse.
+ Intelligence – Internet + Argent = n’existe pas. S’il y a intelligence et argent, Internet est indispensable et même dans des contrées isolées, l’argent fera apparaître Internet comme par magie sur le téléphone par exemple, cela coûtera certainement assez cher.
+ Intelligence + Internet – Argent = nouveau contexte d’approche de l’enrichissement. La situation globale peut-être exploitée jusque dans ses dernières limites et même quelques fois au-delà : grâce à une meilleure communication, les nouvelles idées deviennent « enrichissantes ».
+ Intelligence – Internet – Argent = manque de chance. Malheureusement, c’est une situation des plus répandue et dont il est difficile de sortir. Les pays en voie d’industrialisation ont un accès à l’information volontairement ou non limité ; l’élaboration de nouvelles cellules pensantes est handicapée et dépendante par rapport à d’autres environnements où l’information circule plus facilement et qui par conséquent s’arrogent le pouvoir d’imposer leurs structures de développement qui ne sont pas toujours les mieux appropriées.
– Intelligence – Internet – Argent = stagnation. Dans ce cas la présence ou non d’Internet ne change rien ; dans le précédent, la frustration et le sentiment d’injustice avaient éventuellement un potentiel moteur à long terme. Dans celui-là, la seule issue semble le sentiment de victimisation et de passivité par rapport à la domination extérieure.
– Intelligence – Internet + Argent = béatitude du simple d’esprit. Cette constellation malgré son caractère provoquant est d’une grande logique et en plus n’est pas agressive car l’individu ne souffre pas ; il se réjouit d’être dominé et de pouvoir dépenser son argent là où on le lui a demandé.
– Intelligence + Internet + Argent = stupidité. De la même façon que certains font quelques centaines de mètres en centre ville pour se rendre au travail en 4X4, de la même façon il y a une inadéquation entre les moyens et les résultats. Pourquoi vouloir l’information lorsque l’on est incapable de l’utiliser ? La raison la plus probable est le complexe d’infériorité, une des expressions de la stupidité !

Sans être riche, je ne m’estime pas pauvre, j’ai définitivement Internet et j’espère être intelligent ; alors la situation de pouvoir au niveau global et extension de la richesse me semblait évidente. Pourtant notre société me fait me conduire parfois d’une façon complètement incohérente en total désaccord avec mes principes. Dès 2003, le concept de la disparition du design et de l’absorption progressive de notre environnement par des bases de données invisibles et virtuelles dont nous maintiendrions le contrôle au travers d’une « über-télécommande » appelée téléphone portable, était le seul concevable. Toute nouvelle technologique ne pouvant être intégrée dans l’un de ces deux éléments ne devrait être considérée que comme une régression !
Que penser du casque d’écoute ? Le casque d’écoute comme l’écran font partie du « Hardware », ils sont indispensables mais doivent se réduire au minimum en étant le mieux intégré que possible dans le reste de l’environnement. L’écran est plat et incrusté dans le mur, le casque d’écoute consiste en deux oreillettes reliées par un récepteur « Bluetooth » qui n’ont besoin d’aucun câble pour reproduire des sons cristallins. Ceci est mon univers, grâce à la pureté des lignes, à la sobriété de l’expression, on peut méditer et se concentrer sur le message.
Malheureusement, les températures en Janvier 2010 sont d’une rigueur telle, que le froid est très difficile à supporter lorsque l’on se retrouve dans la rue. Pour la première fois en dix-sept ans, j’assiste à la disparition de l’éternel bandeau « protège-oreilles » en polaire de couleur incertaine, réutilisé avec constance chaque hiver à Berlin depuis vingt-cinq ans. A sa place apparaissent des casques d’écoute chaque jour plus volumineux, plus performants et surtout en totale disproportion avec l’émetteur (en général, pas un téléphone portable). Le plus petit est l’émetteur (ex : iPod schuffle), le plus énorme doivent être les écouteurs et de plus ils réchauffent élégamment ou au moins « trop hype », des oreilles tellement gelées qu’elles pourraient se briser. Je rentre dans la compétition, il me faut le meilleur. En Allemagne, les meilleurs casques ont une marque : Sennheiser ; lesquels, en plus me tiendront bien chaud aux oreilles. Comme pour tout achat d’électronique, le seul moyen de faire des économies est de chercher sur Internet, tout est vingt à cinquante pour cent moins cher, ce qui, pour des écouteurs Sennheiser est conséquent. Mais première inconséquence, on ne peut pas les essayer. Les casques roses sont certainement construits pour des filles et ceux avec des arrêtes très anguleuses dans des couleurs métalliques pour des garçons, mais entre les deux comment savoir si le casque ne va pas faire mal à la tête, s’il va bien s’adapter à ma morphologie ? Seule solution courir chez Saturn (avec deux bonnets !). Et là bien sûr, tout est trente pour cent plus cher que sur Internet, mais on peut essayer tous les modèles, il y a même un miroir pas très loin d’où je peux me voir si je tire un peu sur le câble (mais pas trop pour ne pas faire sonner l’alarme !). Il est évident que je n’achète plus de l’électronique mais un vêtement.
Mon budget, c’est quatre-vingt Euros, pas plus, il ne va pas faire froid si longtemps quand même !
Sennheiser, ce n’est pas élégant ! Le problème des Allemands c’est que l’élégance est synonyme de fragilité, alors un produit de bonne qualité ne peut pas être fin et doit avoir l’air massif. Il y a chez Sony les compromis idéaux correspondant parfaitement à mon budget mais l’image est tellement « 90’s » et le nouveau slogan « make believe » me donne l’impression que je vais me faire exploiter, ils vont me faire croire quelque chose de faux ! Le premier prix pour un casque Sennheiser est de 49,90 Euros et est incroyablement moche et le son n’est pas extraordinaire. Tous les Sennheiser ont des écouteurs ovales avec des sortes de sculptures abstraites en plastique vieil or par-dessus, c’est inattendu et difficile à interpréter ! Le casque à 179,90 Euros a un son gigantesque avec une esthétique acceptable mais je refuse même d’y penser ! Et tout d’un coup j’aperçois de l’autre côté, dans le rayon des casque bon marché qu’il y a aussi un Sennheiser en noir, très sobre, avec le logo de chaque côté toutefois (sinon ça ne vaut pas la peine !), pour 19,90 Euros ! Je l’essaye et immédiatement mes oreilles ont chaud, il y a un peu trop de basses mais pour la musique que j’écoute au casque c’est parfait !
J’achète, j’arrache le paquet d’emballage, je range mes deux bonnets dans ma poche et j’exhibe mon nouvel accessoire : je suis le plus chic de la Alexanderplatz !
Peu après, j’arrive au travail et tout le monde est consterné de voir un câble pendre sur le côté de mes écouteurs, serait-ce une antenne DVB-T ? Serait-ce une connexion haut débit sur Internet pour Wifi ? « Non, non, c’est un casque complètement ‘old-school’ et qui tient vraiment chaud aux oreilles ». Malgré un air dubitatif, la plupart sont soulagés que leurs casques ne soient pas si éloignés de cette technologie. C’est alors que Greg arrive de la cuisine et fait : « Ah, oui, j’avais les mêmes, c’est de la merde, je les ai foutus à la poubelle trois mois après ! »

Et c’est là que j’ai tout compris, même une marque comme Sennheiser, au vingt-unième siècle, ne peut plus ignorer les règles élémentaires du capitalisme et du marketing. En soignant l’apparence au détriment de la qualité (l’essence du produit), le consommateur a la possibilité de renouveler son achat beaucoup plus tôt. Alors j’ai pu répondre : « Mais dans trois mois, l’hiver sera fini depuis longtemps ! »

Philippe Claude (Janvier 2010)

P.S : Les années 2000 étaient pour la génération de Philippe Claude la concrétisation du futur. Il est donc logique qu’en Janvier 2010 commence l’ère suivant le futur.